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De la conformité ESG à la performance durable
Publié le 16 avril 2026
L’essentiel
Alors que les normes de reporting ESG poursuivent leur déploiement en Europe, le sujet s'impose désormais au-delà de la sphère réglementaire. À l'occasion de ChangeNow, Gauthier Acket, responsable mondial de l'offre ESG de KPMG, analyse les défis qui attendent les entreprises : dépasser l'exercice de conformité réglementaire pour faire du reporting ESG extra-financier un véritable outil de gestion de la performance durable, au service de la stratégie d’entreprise et de la décision.
Le 24 février 2026, le Conseil européen a adopté la directive Omnibus I, qui allège sensiblement les obligations de reporting ESG pour de nombreuses entreprises. Dans le même temps, les normes internationales de l'ISSB continuent de se déployer à travers le monde.
Comment lire cette double dynamique ?
Gauthier Acket : Il faut distinguer les ajustements de court terme et la trajectoire de fond. Oui, le cadre européen s'adapte, et le paquet Omnibus traduit une volonté de simplification opérationnelle. Mais à l'échelle mondiale, la convergence des normes ESG est massive : environ 57 % du PIB mondial est aujourd'hui couvert par une forme d'engagement lié aux normes ESG de l’ISSB, structurant un cadre réglementaire et financier commun, dans plus de quarante juridictions (1). De nombreuses grandes économies s'acheminent vers une déclaration obligatoire dès l'exercice 2026, voire avant. Ce n'est plus un signal faible, c'est un mouvement structurel.
En parallèle, la première vague de rapports CSRD a mis en lumière l'ampleur du chemin qu'il reste à parcourir. Les premiers rapports publiés font en moyenne 125 pages : des documents très denses, mais dont la qualité reste inégale. 88 % d'entre eux ont révélé des problèmes de fiabilité des donnzées et 54 % des entreprises n'ont pas été en mesure de fournir les éléments probants à leurs auditeurs dans les délais (2). Ce constat n'est pas un motif de découragement : il confirme que l'exigence de transparence de l’information ESG est réelle, et que les organisations doivent désormais investir dans la robustesse de leur dispositif de reporting, notamment sur la qualité de la donnée et l’analyse des indicateurs, et pas seulement dans son périmètre.
Comment les entreprises accueillent-elles ces allègements ? Le risque n'est-il pas que l'Omnibus soit perçu comme un recul de l'ambition européenne ?
G.A. : C'est l'inverse qui ressort du terrain. Une enquête que nous avons conduite avec le WBCSD montre que 72 % des responsables de la durabilité estiment que le paquet Omnibus n'aura pas d'impact significatif, voire qu'il pourrait produire un effet positif sur l'agenda de la durabilité (3). Si ce chiffre peut surprendre, il traduit une attente très claire : disposer d'un cadre extra-financier réglementaire opérationnel, centré sur la mise en œuvre effective de la transition, plutôt que sur un reporting ESG purement formel.
Ce que les entreprises demandent, ce n'est pas moins de régulation, mais un cadre réglementaire européen qui les aide à agir concrètement sur leurs objectifs environnementaux, sociaux et de gouvernance. Et le signe le plus net de ce changement de posture, c'est que l'exigence ne vient plus uniquement des directions RSE : les directeurs financiers eux-mêmes poussent désormais pour que les données extra-financières soient produites, contrôlées, comparables et vérifiables avec le même degré de rigueur que les données financières classiques.
Cette montée en exigence a une conséquence directe : elle accélère le recours à la vérification indépendante des données de durabilité. Le mouvement est déjà bien engagé : à l'échelle mondiale, près des trois quarts des missions d'audit conduites par KPMG intègrent désormais cette composante. Le modèle reste à stabiliser, certaines juridictions privilégiant un prestataire distinct de l'auditeur financier, mais le mouvement est en cours.
Cette montée en exigence suppose une transformation profonde des organisations. Quels sont les principaux défis opérationnels ?
G.A. : Le défi central est celui de la chaîne de confiance au sein de l’organisation. Le reporting repose sur des données fiables, ces données reposent elles-mêmes sur des dispositifs de contrôle robustes, régulièrement testés et l'ensemble doit s'inscrire dans des environnements numériques pour être efficace, reproductible et crédible. Chaque maillon compte.
Concrètement, cela passe par un renforcement significatif des compétences au sein des fonctions d'audit interne, et par une sortie des processus historiquement centrés sur Excel au profit de solutions digitales intégrées. Les métiers eux-mêmes (achats, production, logistique, ressources humaines, etc.) doivent s'impliquer dans la remontée des données, car ce sont eux qui les produisent au quotidien. Cela suppose enfin un dialogue beaucoup plus étroit entre les directions de la durabilité et celles des systèmes d'information, pour inscrire ces flux d’information dans les architectures technologiques, les ERP et les logiciels de gestion. La durabilité ne peut plus être gérée en marge des systèmes : elle doit y être intégrée.
Le reporting mobilise des ressources considérables. À quel moment passe-t-on de l'exercice de transparence à un véritable outil de pilotage ?
G.A. : Aujourd'hui, 54 % des entreprises ne quantifient pas encore de manière régulière les impacts financiers liés à la durabilité, et 47 % identifient le manque de données et de méthodologies comme un frein majeur (4). Autrement dit, l'information existe, mais elle ne nourrit pas encore suffisamment la décision stratégique et financière de l’entreprise.
Pourtant, la prise de conscience stratégique est bien là. Le défi climatique et la transition énergétique sont désormais cités par 52 % des groupes parmi leurs principaux facteurs de risques, au 4e rang (vs le 7e en 2020) (5). Plus largement, les risques ESG enregistrent la plus forte progression depuis cinq ans dans les priorités des dirigeants (+22 %). Ils ne considèrent donc plus ces enjeux comme périphériques : ils les traitent comme des risques systémiques, liés à la performance économique et à la création de valeur.
C'est précisément là que le reporting ESG change de nature. À mesure que des données exploitables deviennent disponibles, les indicateurs de durabilité peuvent être pilotés comme tout autre indicateur de performance : reliés aux performances opérationnelles, adossés à des comparaisons sectorielles, inscrits dans des dispositifs de pilotage avec des objectifs clairs. La transparence, lorsqu'elle est crédible, cesse d'être un coût pour devenir un avantage concurrentiel.
En un mot, que diriez-vous aux entreprises qui abordent encore le reporting ESG comme une contrainte ?
G.A. : Je leur dirais que viser la neutralité carbone est une ambition majeure, mais qu'un plan de transition pleinement intégré va plus loin encore : il renforce la résilience de l'organisation, repositionne son modèle économique et crée de la valeur à long terme. Les entreprises qui l'auront compris ne se contenteront pas de se conformer au cadre règlementaire.
Sources
(1) ESG Book
(3) Survey conducted by KPMG and WBCSD of 67 WBCSD members ahead of their annual delegate meeting in April 2025
(4) Sustainability Value Creation report by KPMG in 2026
(5) KPMG.com