Interview de Julie Bellesort, avocate, associée chez KPMG Avocats, co-head IP/IT/ Compliance.
L’enjeu n’est pas seulement de se conformer à l’IA, mais de structurer l’entreprise pour en tirer toute la valeur
Publié le 16 juin 2026
Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux juridiques de l’intelligence artificielle dans votre métier d’avocate ?
Julie Bellesort : Les enjeux juridiques de l’intelligence artificielle sont à la fois multiples et étroitement imbriqués ; ils peuvent toutefois être structurés autour de quatre grandes priorités.
1. L'entraînement des modèles d'intelligence artificielle
L’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle – qu’il soit ponctuel et/ou continu – nécessite le plus souvent l’utilisation d’importants volumes de donnée et d’information pouvant comporter bien entendu des données à caractère personnel, mais aussi des données protégées par des droits de tiers par exemple.
Cet enjeu juridique et opérationnel doit être examiné à plusieurs niveaux : en amont, lors de l’intégration de modèles d’IA pré‑entraînés développés par des tiers par exemple, mais également lors de la mise en œuvre d’entraînements complémentaires par l’entreprise, qu’ils soient ponctuels ou continus.
Les principaux points à prendre en compte sont :
2. La mise en conformité avec l’AI Act
Il impose aux entreprises de procéder à une double qualification. Elles doivent, en premier lieu, qualifier leurs rôles ainsi que ceux des autres parties prenantes (par exemple, les fournisseurs de modèles d’IA). Cette étape est déterminante pour identifier les acteurs d’un projet soumis à des obligations de conformité (fournisseur, déployeur, etc.), lesquelles varient ensuite en fonction de la classification des systèmes d’IA (IA à haut risque, chatbots, systèmes de génération de contenus, etc.).
Cette dernière qualification des risques suppose un important travail de recensement. Or, aujourd’hui, les initiatives sont encore très souvent dispersées au sein des organisations. Cela rend nécessaire la mise en place d’une gouvernance centralisée, capable de recenser les usages et de garantir leur conformité en amont du déploiement. C’est tout l’enjeu de la « compliance by design » : intégrer les exigences réglementaires dès la conception des projets en tenant compte de la prolifération normative qui entraîne une multiplication de qualifications juridiques cumulatives (exemple, RGPD, Data Act, DSA, NIS2, etc).
3. La cybersécurité
Les systèmes d’IA manipulent des volumes importants de données, souvent sensibles. Il est donc essentiel de protéger les flux d’information et l’utilisation de chaque système et outil d’intelligence artificielle. Si le risque zéro n’existe pas, la maîtrise des responsabilités et des architectures permet de réduire significativement l’exposition.
4. La contractualisation
Cet enjeu se situe au carrefour de l’ensemble des problématiques précédemment évoquées.
Bien que traités ici en dernier, les enjeux contractuels peuvent intervenir en pratique très en amont d’un projet, notamment lors de la conclusion d’un contrat de développement d’un outil d’IA. Il est donc essentiel que ces contrats traduisent les qualifications juridiques appropriées ainsi que les exigences applicables en matière de conformité et de traitement des données, au regard de leur nature. En pratique, une multitude de questions se posent et doivent être tranchées en fonction des cas d’usage, notamment : la répartition des responsabilités en matière de traitement des données (constitution de la base de données, entraînement, etc.) et au titre des systèmes d’IA (fournisseur, déployeur, etc.), les conditions de réutilisation des données, leur sécurité et confidentialité, l’origine des données d’entraînement et les garanties fournies à leur sujet, etc.
Quelle est votre conviction sur l’évolution de l’IA dans les entreprises ?
J. B. : La conformité et la gouvernance sont des prérequis indispensables à une adoption maîtrisée de l’IA. Mais, au-delà de ces dimensions, ma conviction est que la réussite de l’intelligence artificielle repose avant tout sur une transformation profonde des organisations.
Aujourd’hui, de nombreuses entreprises développent des cas d’usage de manière isolée, en silo. Chaque direction expérimente, sans vision d’ensemble. Cette approche atteint rapidement ses limites. L’IA ne peut pas être pensée comme une succession d’initiatives locales. Elle doit s’inscrire dans une logique transverse et structurée, au service de l’ensemble des métiers et des fonctions.
Prenons l’exemple de l’évaluation des tiers. Ce sujet mobilise les fonctions achats, juridiques, conformité, mais aussi les équipes opérationnelles. Il implique des exigences réglementaires fortes — RGPD, devoir de vigilance, loi Sapin II — et engage directement la responsabilité de l’entreprise. L’enjeu est donc de bâtir un dispositif partagé, cohérent et piloté à l’échelle de l’organisation. C’est la même chose pour l’intelligence artificielle : sa valeur ne réside pas dans l’accumulation d’expérimentations, mais dans sa capacité à structurer et améliorer des processus transverses.
Pouvez-vous partager un exemple concret chez un de vos clients ?
J. B. : Un cas emblématique concerne un acteur du secteur de l’assurance souhaitant développer des agents d’intelligence artificielle pour automatiser le traitement des demandes clients : remboursements, gestion des contrats, détection de fraude.
Ce projet reposait sur l’exploitation de données particulièrement sensibles, notamment des données de santé. Or, dans sa configuration initiale, l’entreprise qui intervenait en tant que sous-traitant, ne disposait pas des droits nécessaires pour exploiter ces données à des fins d’entraînement pour son propre compte. La difficulté était donc juridique, mais elle bloquait le projet opérationnel. La solution a consisté à accompagner notre client vers une redéfinition de sa stratégie en qualifiant différemment son rôle vis-à-vis de l’ensemble de ses clients au regard du RGPD du fait de son haut degré d’autonomie, il est apparu pertinent de passer d’un statut de sous-traitant à celui de responsable de traitement, pour certaines activités spécifiques. Cette évolution a permis de sécuriser juridiquement l’usage des données sans avoir à recourir à une autorisation spécifique et de rendre possible le développement des agents IA.
Ce cas illustre un point clé : la structuration juridique ne se limite pas à gérer le risque, elle peut aussi débloquer la création de valeur.
Comment évaluez-vous la maturité des entreprises en matière d’intelligence artificielle ?
J. B. : Sur le plan réglementaire, les entreprises ne sont pas nécessairement en retard : le calendrier révisé de l’AI Act – en cours d’adoption – devrait laisser davantage de temps pour se préparer, notamment pour les systèmes d’IA à haut risque, soumis aux exigences les plus strictes.
Ce répit ne doit toutefois pas masquer l’urgence de certaines échéances : des obligations clés, notamment pour les chatbots et autres outils d’intelligence artificielle génératif produisant du contenu, entreront en application dans le cadre européen dès le 2 août prochain.
Sur le plan organisationnel et opérationnel, la maturité reste encore limitée. Le principal défi n’est pas tant de se mettre en conformité juridique que de repenser les modes de fonctionnement pour intégrer l’IA à grande échelle.
Cela suppose :
C’est sur ce terrain que se jouera la véritable différenciation entre les entreprises.