L’IA dans les grandes entreprises : une transformation systémique à orchestrer, gouverner et inscrire dans la création de valeur

      Interview de Bertrand Grau, associé Corporate strategy.

      Publié le 15 juin 2026

      L’essentiel

      Une conviction se dessine nettement : dans les grandes entreprises, l’IA ne constitue pas un sujet technologique parmi d’autres, mais un principe structurant de transformation. Son impact se joue dans la capacité des organisations à articuler stratégie, gouvernance, modèles opérationnels, infrastructures, compétences et création de valeur au sein d’une même trajectoire de maturité. Dès lors, la question n’est plus seulement d’expérimenter l’IA, mais de l’orchestrer à l’échelle, avec méthode, cohérence et ambition.

      Quels sont les leviers que vous considérez comme structurants pour faire de l’IA un moteur durable de transformation et de performance ?

      Bertrand Grau :

      • Définir une feuille de route stratégique claire et cohérente

        Le premier défi consiste à mettre en cohérence l’ensemble des initiatives IA à l’échelle de l’entreprise et à les prioriser en fonction des objectifs stratégiques. Dans de nombreux groupes, les cas d’usage métier, les plateformes numériques, les applications et les choix technologiques se développent encore de manière fragmentée, sans véritable orchestration du système d’information, sans coordination suffisante ni mutualisation des efforts. À cela s’ajoutent des usages individuels, souvent rapides et efficaces, mais déployés en marge des cadres définis par l’organisation. Une feuille de route structurée permet précisément d’aligner ces initiatives, de fédérer les moyens humains, technologiques et financiers, et d’inscrire l’IA dans une logique de transformation d’ensemble plutôt que dans une juxtaposition d’expérimentations.

      • Mettre en place des mécanismes de financement à la hauteur des retours attendus

        L’IA ne peut être durablement déployée sans une lecture économique claire des opportunités qu’elle ouvre. L’enjeu est d’objectiver les gains potentiels – amélioration de l’EBITDA, génération de revenus additionnels, gains de performance ou de productivité – afin d’investir dans une proportion cohérente avec la valeur attendue. En l’absence d’une vision consolidée du retour sur investissement, les entreprises peinent à calibrer l’effort financier nécessaire et, par conséquent, à engager les moyens suffisants pour capter pleinement le potentiel de l’IA.

      • S’appuyer sur des infrastructures robustes et des données fiables

        Toute ambition en matière d’intelligence artificielle repose sur un socle technologique, cloud et data solide, intégrant une gestion rigoureuse de la donnée. Cela suppose des infrastructures adaptées, une plateforme cloud performante, des applications métier intégrées, des modèles d’IA pertinents et un système capable de gérer la complexité, mais surtout des données de qualité, propres, structurées et gouvernées. Sans ce socle, les promesses de l’IA restent limitées et les conditions d’un passage à l’échelle ne sont pas réunies.

      • Adapter les organisations pour capter effectivement les gains

        L’intégration de l’IA ne se résume pas à l’adoption de nouveaux outils. Elle implique une évolution des modes de travail humain, des processus, de chaque fonction et de la répartition des responsabilités afin d’automatiser certaines tâche à faible valeur ajoutée. Les gains de performance identifiés ne se matérialisent que si l'entreprise sait réallouer le temps libéré et les ressources vers des activités à plus forte valeur ajoutée. À défaut, les bénéfices attendus risquent d’être absorbés par les inerties organisationnelles.

      • Développer les talents et diffuser les compétences

        La montée en maturité IA repose enfin sur un enjeu de compétences à deux niveaux. Il s’agit, d’une part, de former les profils capables de concevoir, déployer et gouverner les solutions ; d’autre part, d’accompagner l’ensemble des collaborateurs dans l’appropriation des usages, des outils numériques et des agents autonomes intégrés aux processus métier. La diffusion de l’IA dans l’entreprise ne sera pérenne que si elle s’appuie à la fois sur des expertises spécialisées et sur une acculturation large des équipes.

      Quelle est, selon vous, la condition décisive pour réussir une transformation IA à l’échelle de l’entreprise ?

      B.G. : Si je reprends la liste des cinq enjeux, ils dessinent un ordre de priorité. Dans un contexte où l’IA est appelée à transformer en profondeur les entreprises et les métiers, orchestrer son déploiement de manière cohérente, sécurisée et créatrice de valeur est la condition clé pour réussir sa transformation. Il est impératif, j’insiste, d’articuler des initiatives souvent isolées avec une stratégie d’ensemble capable d’aligner les développements, les architectures techniques, les organisations, les ressources humaines, les dispositifs de sécurité, la gestion des risques et les exigences réglementaires, notamment dans le cadre européen. Cette cohérence est indispensable pour disposer d’une vision claire de la rentabilité attendue et mobiliser les financements appropriés.

      Mais attention, cette approche top down ne s’oppose pas aux démarches plus exploratoires menées sur le terrain. Au contraire, ces deux approches coexistent dans les entreprises et la plus efficace consiste sans doute à articuler les deux. En combinant vision d’ensemble et capacité d’expérimentation, l’entreprise évite à la fois la dispersion et les plans déconnectés de la réalité opérationnelle.

      L’intérêt de privilégier une ambition globale capable d’aligner les initiatives individuelles permet d’investir aux bons endroits, dans la bonne mesure, et en proportion des gains attendus. C’est à cette condition que l’IA devient un véritable levier de transformation, et non une succession d’initiatives prometteuses mais dispersées. Toutes les transformations digitales pérennes concilient impulsion par les instances gouvernantes et dynamique de terrain. Les initiatives et chaque cas concret doivent être recensés, accompagnés, évalués au regard de leur utilité économique, de leur expérience client et de leur faisabilité opérationnelle, puis inscrites dans un cadre conforme aux exigences de sécurité, de cybersécurité et d’obligations légales.

      Dans cette perspective, la mise en place d’une structure de type PMO IA peut constituer un levier décisif pour concilier innovation, pilotage et passage à l’échelle.

      • Encourager la génération d’idées et l’identification de cas d’usage à fort potentiel
      • Garantir leur alignement avec la stratégie de l’entreprise et les conditions de leur industrialisation
      • Organiser, accompagner et financer leur passage à l’échelle
      • Diffuser et répliquer les expériences réussies à l’échelle de l’entreprise

      Où se situe aujourd’hui, selon vous, le principal déficit de maturité des entreprises face à l’IA : dans la vision stratégique, dans l’exécution, ou dans leur capacité à articuler les deux ?

      B.G. : La réponse est clairement : les deux. Dans la plupart des organisations, le niveau de maturité demeure encore relativement faible, à la fois sur le plan stratégique et sur le plan opérationnel.

      Les entreprises véritablement avancées – celles qui disposent d’une vision claire, d’un plan stratégique, d’une gouvernance dédiée, de cas d’usage identifiés, financés, déployés à grande échelle et générant les gains attendus – restent encore rares. Cette situation n’a rien d’anormal : nous sommes au début de la courbe d’adoption, dans un contexte où évoluent simultanément les technologies, les cadres réglementaires et les pratiques managériales. Dans ce paysage mouvant, on observe encore fréquemment des initiatives isolées, insuffisamment structurées et souvent dépourvues des moyens nécessaires pour passer à l’échelle.

      Les directions générales ont pleinement conscience de l’importance du sujet. En revanche, elles peinent encore souvent à objectiver les gains attendus avec suffisamment de précision pour allouer des moyens et des financements à la hauteur des opportunités. C’est l’une des raisons majeures pour lesquelles de nombreuses démarches restent aujourd’hui en phase d’expérimentation plutôt que de véritable industrialisation.

      Pouvez-vous partager un exemple concret illustrant une transformation IA réussie ?

      B.G. : Nous avons accompagné un grand groupe français, leader de son secteur, afin d’évaluer les bénéfices concrets que des agents conversationnels autonomes pouvaient apporter à chaque métier de l’entreprise. Grâce à une démarche structurée, nous avons identifié les fonctions dans lesquelles ces solutions généraient le plus de valeur, puis défini les conditions de leur déploiement à plus grande échelle. Dans les métiers en contact direct avec les clients, ces agents permettent notamment d’élargir l’accès à l’information sur l’ensemble des produits et services du groupe et d’améliorer la qualité de réponse apportée en temps réel.

      Au-delà de la technologie elle-même, ce projet illustre surtout l’importance d’une méthode permettant de prioriser les cas d’usage, d’objectiver la valeur attendue et de créer les conditions d’une généralisation maîtrisée. C’est cette capacité à relier expérimentation, pilotage et passage à l’échelle qui fait la différence.


      Contact : 

      Bertrand Grau

      Associé, KPMG Strategy

      KPMG en France

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