Interview de Mathieu Schohn, associé, head of Life Sciences EMA et head of Deal advisory chez KPMG en France.
Deals en Life Sciences : où se crée la valeur et comment la capter
Publié le 3 juin 2026
Face à la vague d'expirations de brevets à venir et à la recomposition du secteur, les transactions et opérations de fusion-acquisition (M&A) sont passées du statut d'option à celui d'impératif stratégique pour les laboratoires pharmaceutiques. À l’occasion de la publication de l’étude Deals in Life Sciences, Mathieu Schohn décrypte les mécanismes concrets des opérations en cours et les conditions de leur succès.
Pourquoi les opérations de fusion-acquisition occupent-elles aujourd'hui une place aussi centrale dans la stratégie des grands laboratoires ?
Parce que l'équation interne n'est plus tenable à elle seule. Plus de 100 milliards de dollars de ventes annuelles seront menacés par l'expiration de brevets dès 2028 et 300 milliards d’ici à 2030. Dans le même temps, la R&D des grands groupes dépasse désormais 25 % de leur chiffre d'affaires(1). Cette pression oblige les laboratoires à reconstituer leurs portefeuilles par des acquisitions ciblées, des accords de licence ou des partenariats de codéveloppement. Il faut toutefois garder à l'esprit qu'acheter une biotech revient toujours à parier sur une molécule. C'est pourquoi les groupes pharmaceutiques cherchent moins à élargir leur périmètre qu'à renforcer leurs positions sur les aires thérapeutiques où ils sont déjà leaders.
Quelles sont précisément ces aires thérapeutiques qui concentrent la valeur ?
Trois domaines tirent aujourd'hui l'essentiel de la croissance du marché mondial et de l'activité transactionnelle du secteur pharmaceutique.
- L'oncologie reste le centre de gravité du secteur, avec une croissance projetée de 11 à 14 % par an et les pipelines cliniques les plus fournis. Les traitements de l'obésité et des maladies métaboliques connaissent une dynamique sans précédent grâce aux thérapies GLP-1, devenues de véritables blockbusters du marché du médicament, avec une progression attendue de 23 à 26 % par an.
- Les maladies rares et l'immunologie complètent ce tableau, portées par une forte différenciation clinique et des prix soutenus.
- À l'inverse, des aires historiquement massives comme le cardiovasculaire ou le respiratoire progressent peu et n'attirent plus les mêmes flux de capitaux. La sélectivité est devenue la règle : les groupes concentrent leurs investissements là où l'innovation génère encore une réelle prime de valeur. Cette logique a un corollaire direct : pour se renforcer sur leurs aires de leadership, les laboratoires se résolvent à céder ou à fermer leurs activités dans des domaines où ils sont moins compétitifs. Ce mouvement de recentrage, parfois douloureux en termes de ressources humaines, alimente une part croissante des opérations de cession et redessine les portefeuilles thérapeutiques de l'industrie.
Quels types de transactions observez-vous concrètement sur le marché ?
Le spectre est large et s'est considérablement diversifié. Il y a d'abord les acquisitions classiques de biotechs, qui restent d'actualité : il s'agit de récupérer une molécule en phase clinique plus ou moins avancée et le socle de R&D qui l'accompagne, pour l'intégrer à une plateforme mieux structurée. Viennent ensuite les opérations de nettoyage de portefeuille : un laboratoire cède des produits vieillissants pour réallouer son capital vers des actifs à plus fort potentiel, tandis que d'autres acteurs se sont spécialisés dans le rachat de ces portefeuilles pour en extraire de la valeur.
On observe également des échanges d'actifs entre sociétés, un portefeuille étant apporté contre un autre, parfois assorti d'une participation au capital.
Enfin, phénomène plus récent lié au contexte américain, certains laboratoires américains cèdent leurs droits de commercialisation hors États-Unis pour se recentrer sur leur marché domestique. On observe que la logique "America first" gagne l'industrie du médicament.
Une fois la transaction signée, qu'est-ce qui fait la différence entre une opération réussie et un deal décevant ?
D'abord, la compréhension fine de ce qu'on vient d'acquérir. Pour une acquisition d'un ou deux milliards de dollars, l'acheteur récupère parfois une structure de trente personnes, avec une poignée de cadres et l'essentiel de l'effectif en recherche. La valeur payée est décorrélée de la taille de l’entreprise : elle reflète la molécule, son stade clinique, ainsi que la probabilité de succès commercial sur le marché international de la santé. La priorité absolue devient alors d'identifier, d'embarquer et de retenir les équipes scientifiques et médicales qui portent le produit. C'est d'autant plus délicat qu'une partie significative de leur rémunération repose souvent sur des stock-options dont l'exercice au moment de l'acquisition leur donne des moyens de partir ailleurs. Les intégrations qui échouent sont celles où ces équipes scientifiques se retrouvent noyées dans les processus d'un grand groupe, ou celles où les fonctions support sont absorbées trop rapidement, au détriment de la culture de recherche que l'acquisition visait précisément à préserver.
Au-delà des transactions classiques, observez-vous une transformation plus profonde de la chaîne de valeur ?
Oui, très clairement, avec la montée en puissance des CDMO (Contract Development and Manufacturing Organizations), ces sous-traitants industriels qui produisent les médicaments pour le compte des laboratoires. Depuis plusieurs années, les grands groupes cèdent une partie de leurs sites de production à des acteurs spécialisés, capables de saturer leur outil en produisant pour plusieurs donneurs d'ordres. La logique industrielle est implacable : la valeur d'un médicament réside dans sa R&D et sa commercialisation, pas dans sa fabrication, qui est relativement interchangeable une fois la chaîne industrielle qualifiée. Ce mouvement crée un marché très concurrentiel de champions industriels côté CDMO, et libère du capital pour permettre aux entreprises du secteur de concentrer leurs investissements sur les maillons stratégiques — R&D, innovation et accès au marché — qui créent réellement de la valeur dans le monde des sciences de la vie. C'est une transformation structurelle qui va continuer à alimenter les opérations de M&A dans les années à venir, et qui redessine les frontières mêmes du secteur.
« Les transactions ne sont plus des événements ponctuels : elles sont devenues un mode permanent de pilotage stratégique. Les groupes qui sortiront renforcés de cette décennie seront ceux qui sauront sécuriser leur accès à l'innovation, ajuster leur empreinte aux nouvelles réalités de souveraineté, et exécuter leurs intégrations avec une discipline sans faille. Le M&A n'est plus seulement un outil de croissance : c'est un levier de résilience et de transformation. »
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