Dans un contexte de tensions géopolitiques sans précédent et de forte hausse des dépenses militaires, le mode de financement de la défense est en profonde mutation. Cette augmentation rapide des dépenses, due aux conflits et à la concurrence croissante pour le pouvoir, pèse sur les budgets nationaux et incite les pays à adopter des approches innovantes pour financer la sécurité.1 Une initiative phare est en train d’émerger : la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience (BDSR), une nouvelle institution financière multilatérale visant à aider les membres de l’OTAN et les pays alliés à mobiliser des capitaux privés à grande échelle pour les besoins en matière de défense et de sécurité, sans alourdir considérablement les bilans des gouvernements.2
En avril 2026, le Canada a joué un rôle de premier plan dans la promotion de la BDSR et accueillera son futur siège social compte tenu de son solide secteur financier et de son engagement à accroître les investissements dans la défense.3 Parallèlement, une coalition de grandes banques mondiales, dont six des plus importantes banques canadiennes, ont appuyé l’initiative à titre de banques associées à la BDSR, ce qui témoigne de leur engagement à mobiliser des capitaux privés à grande échelle pour financer la sécurité et de leur capacité à fournir des ressources pour assurer la crédibilité financière de la Banque dès sa mise sur pied.4,5
Cet article propose un aperçu du contexte actuel du financement de la défense, du mandat de la BDSR ainsi que des façons concrètes dont les gouvernements, les institutions financières et les conseillers spécialisés peuvent aider la BDSR à remplir sa mission.
L’état actuel du financement de la défense : l’urgence de trouver des solutions innovantes
Hausse de la demande et budgets mis à rude épreuve
Partout dans le monde, les budgets de la défense augmentent à un rythme sans précédent depuis la Guerre froide. Cette hausse est une réponse directe aux menaces que pose la géopolitique actuelle – de la guerre en Ukraine aux tensions dans la région indopacifique – qui contraint les pays à se réarmer et à investir massivement dans la modernisation de leur puissance militaire et de leur stratégie de défense. Les dirigeants des pays membres de l’OTAN et des pays alliés ont fait part de leur intention d’augmenter les dépenses de défense à 5 % du PIB au cours de la prochaine décennie afin de renforcer la sécurité collective6. À titre d’exemple, le Canada a atteint l’objectif de l’OTAN de consacrer 2 % de son PIB à la défense pour l’exercice 2025-2026, et il s’est engagé à atteindre 5 % d’ici 20357, conformément au nouvel engagement en matière d’investissements de défense de l’OTAN pris en 2025. Des objectifs aussi ambitieux témoignent de la gravité de la situation actuelle, et ils représentent également un lourd fardeau financier.
Les mécanismes traditionnels de financement de la défense, principalement fondés sur les budgets gouvernementaux annuels, imposent des compromis difficiles entre les priorités nationales et se traduisent souvent par des compressions dans des secteurs comme la santé, l’éducation et les infrastructures.2 En outre, de nombreux pays sont confrontés à des contraintes budgétaires rigoureuses et à des coûts d’emprunt élevés, en particulier les petits pays dont la cote de crédit est inférieure à celle des grandes économies. En bref, bien que le besoin d’investir dans la défense soit urgent, il est de plus en plus difficile de les financer par des moyens conventionnels.
Manque de financement et répercussions économiques
Le modèle actuel de financement de la défense présente des faiblesses structurelles. Le recours à des affectations budgétaires annuelles complique la prise d’engagements à long terme nécessaires à la réalisation de projets de grande envergure ou à la gestion d’événements imprévus, caractéristiques propres aux acquisitions de défense modernes.2 Les fournisseurs essentiels, en particulier les PME incluses dans les chaînes d’approvisionnement de défense, éprouvent souvent des difficultés à obtenir des prêts auprès des banques commerciales pour prendre de l’expansion. Ces difficultés s’expliquent notamment par les longs délais de mise en œuvre des projets et par des critères de prêt stricts, par exemple les exigences liées aux facteurs ESG qui s’appliquent aux investissements en défense. Il peut en résulter des goulots d’étranglement, une hausse des coûts et une résilience amoindrie des chaînes d’approvisionnement.2
Une analyse économique indépendante suggère que la seule augmentation des budgets de la défense ne génère que des avantages économiques modestes à court terme. La conseillère économique en chef du groupe de développement de la BDSR affirme que lorsque les gouvernements augmentent leurs budgets de défense et engagent les dépenses selon les modalités habituelles, ou ce qui constitue aujourd’hui le canal de financement traditionnel, une grande partie des fonds est absorbée par les importations, par les salaires ou par un cercle restreint de fournisseurs principaux. Cela procure un stimulant économique de courte durée, dont les effets ne durent pas. Par contre, si les investissements en défense sont canalisés par l’entremise d’une institution financière multilatérale, la dynamique change : les capitaux publics sont mis en commun, les financements privés sont mobilisés et les investissements servent à l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, plutôt que de s’arrêter à un nombre restreint de grands fournisseurs du secteur de la défense. Il en résulte non seulement une activité à court terme, mais aussi la mise en œuvre d’initiatives productives qui soutiennent la croissance et la résilience dans le temps et qui génèrent des retombées économiques nettement plus importantes et plus durables.8
Cette analyse a ouvert la voie à l’adoption de mécanismes de financement innovants aptes à multiplier l’effet des fonds publics tout en limitant la pression exercée sur les dettes nationales.
La Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience : mandat et promesse
La BDSR se veut une réponse audacieuse à ces défis. Elle est conçue comme une banque multilatérale de développement détenue exclusivement par des États, sur le modèle d’institutions comme la Banque mondiale, mais dédiée à la défense et à la sécurité collectives. Son mandat principal est de mobiliser et de déployer des capitaux privés au service de projets de défense, de sécurité et de résilience menés par les pays alliés.4
Concrètement, la BDSR lèvera des fonds sur les marchés financiers internationaux par l’émission d’obligations notées AAA et garanties par ses pays membres, et offrira des prêts et des garanties à long terme à coût abordable pour soutenir les investissements dans la défense et dans les chaînes d’approvisionnement.9 Cette approche répond directement à trois besoins essentiels dans le contexte actuel:4
À terme, cette approche devrait également générer des retombées économiques plus larges, en finançant des technologies et des infrastructures à double usage qui renforceront non seulement la préparation militaire, mais aussi les secteurs d’activité civils, ce qui favorisera la création d’emplois et l’innovation au-delà du secteur de la défense.
Comme l’explique Kevin Reed, président du groupe de développement de la BDSR : « Il ne s’agit plus seulement de financer la défense, mais de redéfinir la dissuasion à l’ère moderne. Au XXe siècle, la dissuasion reposait sur la mobilisation industrielle. Au XXIe, elle repose sur les partenariats financiers. »6 Cette vision positionne la BDSR comme un levier de transformation pour la sécurité collective et pour l’investissement durable dans la défense.
Rôles des nations et des partenaires : un effort de collaboration dirigé par le Canada
Fondamentalement, la BDSR est un collectif formé d’une coalition de nations qui vise à renforcer la défense par le partage du financement.4 Le Canada s’est imposé comme force motrice de la BDSR et comme pays hôte de son siège social. Des représentants du gouvernement canadien, dont les ministres des Finances, de la Défense et des Affaires étrangères, ont publiquement présenté la BDSR comme un pilier de la stratégie de sécurité collective. François‑Philippe Champagne, ministre des Finances et du Revenu national du Canada a déclaré : « Le Canada s’engage à faire progresser l’établissement de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience et, par le fait même, à renforcer la résilience des partenaires dans un contexte géopolitique en évolution. Grâce à son infrastructure industrielle de calibre mondial et à sa main-d’œuvre qualifiée, le Canada est particulièrement bien placé pour soutenir les besoins changeants de ses partenaires sur le plan de la sécurité et des technologies.10 »
Une caractéristique unique de la mise en place de la BDSR réside dans la participation précoce de grandes banques du secteur privé à titre de partenaires stratégiques : dix banques de premier plan ont offert leur expertise en matière de marchés des capitaux, de prêts souverains et de gestion des risques. Il s’agit de JPMorgan, d’ING, de Commerzbank, de Landesbank Baden‑Württemberg et de six banques canadiennes : la Banque Royale du Canada (RBC), la Banque Toronto‑Dominion (TD), la Banque Scotia, la Banque de Montréal (BMO), la Banque canadienne impériale de commerce (CIBC) et la Banque Nationale du Canada (BNC). Leur participation garantit que la BDSR sera lancée avec la crédibilité financière, les capacités techniques et la confiance des investisseurs nécessaires pour exercer ses activités à grande échelle.
Cette collaboration public-privé est mutuellement avantageuse : les gouvernements bénéficient du savoir-faire financier des banques, tandis que les banques commerciales accèdent à de nouvelles possibilités en matière de financement dans le secteur de la défense, les garanties offertes par la BDSR permettant d’en réduire les risques.9 Ces partenariats aideront la BDSR à être rapidement opérationnelle, avec la capacité d’émettre des obligations notées AAA et de structurer des outils de financement novateurs pour soutenir l’acquisition d’équipement de défense et le financement d’infrastructures dès son entrée en activité.
Ensemble, ces partenariats traduisent un engagement commun à bâtir un écosystème de défense résilient, interopérable et bien financé au service de la démocratie.
En conclusion : favoriser la réussite de la BDSR
La création de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience représente une approche transformatrice du financement de la défense, à un moment où des solutions novatrices sont nécessaires. En mettant en commun les ressources et l’expertise des pays, la BDSR a le potentiel d’aider à surmonter des contraintes persistantes en matière de financement, à accélérer les processus d’approvisionnement et à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement de la défense dans un contexte marqué par une incertitude géopolitique accrue.2
Le leadership du Canada, conjugué à l’intérêt croissant manifesté par les gouvernements partenaires et les institutions financières, témoigne d’une reconnaissance commune de la nécessité de mettre en place de nouvelles structures de financement pour soutenir les objectifs de défense collective. La concrétisation de cette ambition dépendra toutefois non seulement de l’engagement politique et de la capitalisation, mais aussi d’une conception institutionnelle rigoureuse et d’une mise en œuvre disciplinée de la vision. L’expérience des institutions financières multilatérales montre que la réussite repose sur la clarté du mandat, la solidité des mécanismes de gouvernance, des instruments financiers adaptés aux objectifs et la capacité de traduire les orientations stratégiques en réalités opérationnelles.
KPMG, fort de plusieurs décennies d’expérience en accompagnement de banques multilatérales de développement, de gouvernements et de fonds de développement, intervient précisément à ces moments charnières. Ainsi, il peut aider les institutions à passer du concept à l’opérationnalisation en mettant à profit sa connaissance approfondie des facteurs de réussite des institutions financières internationales. Qu’il s’agisse de définir les mandats, les priorités stratégiques et les cadres de gouvernance, de concevoir des instruments financiers ou de superviser des programmes de grande envergure, les équipes des Services d’assistance au développement international et des Services bancaires et marchés des capitaux de KPMG accompagnent leurs clients afin de bâtir des institutions résilientes, crédibles et adaptées à leur objectif, en s’appuyant sur un savoir-faire reconnu en matière de stratégie, de politiques d’infrastructure, de gouvernance, de conception organisationnelle et de modèles de financement innovants.
Auteurs et contributeurs
Dan Doran, directeur exécutif et leader national, Défense et sécurité, Services-conseils
Imeyen Akai, directeur principal, Solutions numériques pour le secteur public, Services-conseils
Références
- Forecast International, A New Era of Global Defense Spending: Key Trends and What’s Ahead, Defence Security Monitor, 13 juin 2025.
- Banque de défense, de sécurité et de résilience (BDSR), What is the DSRB, mars 2026.
- Ministère des Finances du Canada, Le Canada se réjouit des progrès réalisés vers l’établissement de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience, communiqué de presse, 29 avril 2026.
- Banque de défense, de sécurité et de résilience (BDSR), page d’accueil du site web (en anglais), mars 2026.
- The Globe and Mail, Big Six Banks Support New Multinational Defence Bank, 21 mars 2026.
- Business Wire, Transatlantic Financial Leaders Back Creation of New Defence Bank, 7 août 2025.
- Défense nationale, gouvernement du Canada, Le Canada atteint la cible consistant à consacrer 2 % du produit intérieur brut à la défense, mars 2026.
- Harding, Rebecca, Financing Defence for Growth and Resilience, Rebeccanomics, septembre 2025.
- Fils de presse du Morningstar et de Dow Jones, New European Defense Bank Gets Support from JPMorgan, ING, Others, 7 août 2025.
- Ministère des Finances du Canada, Le Canada accueille des partenaires pour faire progresser l’établissement de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience, communiqué de presse, 23 mars 2026.