Le Canada se trouve dans une situation particulière. Après des décennies de réduction des dépenses militaires, le dernier budget prévoit la modernisation des Forces armées canadiennes (FAC). Dans le discours public, la défense semble monter sur la roue de la Fortune.
Le sénateur et philosophe romain Boèce a formulé la métaphore de la roue de la Fortune dans De la consolation de la philosophie, où il souligne que le caractère imprévisible du Destin rend le jugement humain fondamentalement vulnérable. La roue tourne sans égard à la confiance ou à l’intention. Ceux qui confondent ascension et permanence, ou élan et progrès, découvrent souvent trop tard que la conjoncture compte plus que la sagesse.
L’histoire prouve le principe de Boèce.
Le Canada est rarement prêt à affronter un conflit lorsqu’il éclate. Les dépenses militaires ont tendance à augmenter en réaction à une crise et à s’estomper tout aussi rapidement lorsque l’optimisme revient.
Dans les années 1980, par exemple, le pays envisageait l’achat de sous-marins à propulsion nucléaire pour répondre aux réalités stratégiques de l’époque. Mais lorsque le mur de Berlin est tombé, il a entraîné avec lui l’engouement politique pour l’investissement militaire. Les dividendes de la paix ont été rapidement dépensés, et les FAC sont entrées dans ce qui est maintenant connu comme la « décennie de noirceur ».
Toutefois, il ne s’agissait pas d’un manque d’intelligence ou d’intention, mais de perspective. Les dirigeants ont confondu le mouvement de l’Histoire avec sa destination. L’essai de Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, reflétait la conviction dominante que les conflits entre les grandes puissances étaient chose du passé. La roue nous avait replacés en haut, où beaucoup ont supposé que nous resterions.
Le contexte actuel suscite des hypothèses similaires. La portée et l’ampleur des dépenses militaires annoncées suggèrent l’urgence et la détermination. Pourtant, un long chemin d’incertitude se dessine entre l’engagement et la capacité. Avec un gouvernement minoritaire, les budgets doivent survivre à l’examen de comités dans un climat de friction politique, aux approbations du Conseil du Trésor et à des processus d’approvisionnement complexes. De nouvelles organisations, comme l’Agence de l’investissement pour la défense, sont contraintes de mener des changements institutionnels importants tout en respectant des échéanciers serrés. Les programmes doivent être intégrés et pas seulement exécutés, particulièrement en ce qui concerne les projets de transformation numérique, qui touchent tous les éléments des FAC.
Rien de tout cela ne relève d’un dysfonctionnement. C’est la réalité de gouverner dans une démocratie complexe. La force d’un nouvel élan peut vite se dissiper. Des élections printanières, un nouveau gouvernement, un changement de ton géopolitique ou la résolution inattendue d’un conflit majeur pourraient réorganiser les priorités. La roue tourne pour les institutions aussi sûrement que pour les individus.
Quel est l’avertissement le plus utile de Boèce? Le plus grand risque n’est pas le déclin, mais la complaisance. Lorsque les institutions confondent activité et progrès, elles font souvent de formidables efforts sans se doter d’une capacité durable.Le mouvement est alors perçu comme un progrès, mais le progrès exige de la cohérence, de l’intégration et une pensée novatrice.
Cette exigence suggère des responsabilités à la fois pour le gouvernement et le secteur. La défense constitue un écosystème symbiotique.Le gouvernement établit les priorités, affecte les ressources et gère les risques nationaux au nom du public. Le secteur investit, innove et fournit des capacités pendant des décennies, et non au gré des cycles budgétaires. Lorsque les temps semblent favorables, le gouvernement et le secteur sont tentés d’optimiser à court terme, mais cet instinct, bien que compréhensible, présente un danger.
L’Histoire nous enseigne que les niveaux de dépenses actuels ne dureront pas indéfiniment. Il serait sage d’utiliser cette période pour faire des choix délibérés qui dureront lorsque la roue tournera à nouveau. Certaines capacités sont essentielles pour les FAC, mais n’exigent pas de production nationale. Le renforcement de la capacité industrielle là où le Canada ne possède pas l’écosystème de base ou n’est pas compétitif à l’échelle mondiale risque de laisser le pays avec des infrastructures insoutenables lorsque le financement diminuera.
En même temps, le Canada peut être un chef de file dans certains domaines, comme celui des systèmes autonomes, mais ce leadership exige de la clarté. Le Canada sera-t-il concurrentiel en ce qui concerne l’échelle et les coûts, la qualité et la spécialisation? Quels marchés les produits canadiens desserviront-ils? Qui sont nos concurrents et quel problème résolvons-nous mieux que quiconque? Ces questions stratégiques exigent un alignement entre la politique gouvernementale et les ambitions industrielles.
Or, le pays ne peut pas avancer sans confiance. Les barrières qui séparent aujourd’hui le gouvernement et le secteur ne sont pas abstraites; elles façonnent les comportements, ralentissent les décisions et introduisent des risques là où la sécurité nationale requiert rapidité et clarté. Éliminer ces obstacles ne signifie pas réduire la responsabilité, mais reconnaître que la collaboration fait partie intégrante de la gérance.
Boèce n’a jamais prétendu qu’il fallait rejeter la fortune. Il a plutôt soutenu qu’il ne fallait pas la confondre avec la vertu.
La modernisation militaire actuelle du Canada peut indiquer une ascension dans la roue. Si c’est le cas, sa valeur ne réside pas dans ce qu’elle promet aujourd’hui, mais dans ce qu’elle permettra demain. L’humilité, la discipline et les choix mesurés représentent nos seules garanties contre l’illusion de permanence.
La roue tournera à nouveau. Utiliserons-nous notre nouvel élan avec suffisamment de sagesse pour supporter les temps difficiles quand ils se présenteront?