Les sociétés canadiennes qui commercent avec les États-Unis se heurtent à l’un des contextes tarifaires les plus complexes de l’histoire contemporaine. Plus tôt cette année, l’administration américaine a annoncé diverses mesures commerciales, dont des tarifs draconiens de 35 % sur un vaste éventail de produits importés du Canada, à l’exception des produits exonérés en vertu de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (l’« ACEUM »).De plus, un jugement récent à ce sujet a mis en doute la légalité de certains tarifs, ce qui pourrait exposer le gouvernement américain à des demandes de remboursement de près de 100 milliards de dollars américains. Comme le verdict a été porté en appel, les tarifs demeurent en vigueur. Parallèlement, le Canada s’est ajusté en éliminant bon nombre de contre-mesures tarifaires tout en gardant des protections pour les secteurs stratégiques (p. ex., l’acier, l’aluminium et le secteur de l’automobile). Le Canada a également mis en place des stratégies et des fonds pour venir en aide aux secteurs les plus touchés par les mesures commerciales américaines. Ces changements de politiques transforment déjà les chaînes d’approvisionnement et les structures de coûts des exportateurs canadiens et de leurs sociétés affiliées américaines.
Les prix de transfert peuvent servir d’outil efficace aux EMN pour atténuer l’incidence financière des tarifs et demeurer concurrentielles dans des chaînes d’approvisionnement transfrontalières. À titre d’exemple, lorsque les tarifs américains font augmenter le prix des exportations canadiennes, les EMN peuvent remanier leurs structures de prix de transfert pour réduire celui-ci sur les biens expédiés aux États-Unis, abaissant ainsi la valeur des biens aux fins des douanes ainsi que le tarif connexe, tout en veillant à ce que le distributeur américain réalise une marge bénéficiaire dans des conditions normales de concurrence.Toutefois, cette stratégie ne constitue pas une solution universelle; elle requiert une analyse solide du fonctionnement et de la chaîne de valeur ou d’approvisionnement, des études comparatives à jour et une modélisation financière prudente pour satisfaire tant l’ARC que l’Internal Revenue Service (l’« IRS ») tout en demeurant en conformité avec les règles de l’agence américaine Customs and Border Protection (la « CBP »).Puisque tout changement apporté au profil fonctionnel ou à la chaîne d’approvisionnement aura des répercussions à long terme, les EMN doivent déterminer si les changements envisagés peuvent répondre à des besoins commerciaux plus larges plutôt que de simplement chercher à atténuer l’incidence des mesures tarifaires.
Comme l’année d’imposition actuelle s’achève, bon nombre d’EMN doivent décider quelle sera l’entité qui absorbera le choc tarifaire.Si elles n’ont pas mis en place de politique des prix de transfert structurée, les sociétés risquent de surpayer les droits de douane sans pouvoir recourir aux remboursements. Les entreprises qui auront élaboré de solides modèles de prix de transfert de même que la documentation connexe, y compris l’intégration de clauses d’ajustement dans les ententes intersociétés, seront bien préparées pour subir les vérifications des services fiscaux et douaniers.
Le rôle stratégique des prix de transfert a une portée qui dépasse l’atténuation de l’incidence des mesures tarifaires et s’étend jusqu’à la planification globale de la chaîne d’approvisionnement. Bon nombre d’EMN canadiennes réévaluent où aura lieu l’étape de fabrication, qui détiendra la propriété intellectuelle et comment elles distribueront leurs biens aux clients étrangers (directement ou par un intermédiaire?). Les entreprises doivent envisager d’avoir recours à la modélisation pour quantifier l’incidence financière des différents scénarios de chaînes d’approvisionnement et repérer les occasions de séparer les coûts non passibles de droits (comme les redevances, les services, les frais de commercialisation ou de transport de marchandises) de la valeur en douane des marchandises importées. Cette approche crée des économies immédiates tout en assurant la conformité. Les entreprises peuvent également tirer parti de mécanismes tels que le programme de rapprochement de la CBP, qui permet d’effectuer des ajustements postérieurs à l’importation aux valeurs en douane déclarées lorsque la documentation appropriée est fournie d’avance. Ce programme est particulièrement pertinent aujourd’hui étant donné que l’issue de litiges pourrait modifier rétroactivement les obligations tarifaires.
Dans le contexte commercial actuel marqué par l’incertitude, il n’a jamais été aussi important d’effectuer une solide planification appuyée par de la documentation bien étoffée. Les entreprises canadiennes qui traitent les prix de transfert comme une simple fonction de conformité risquent de se priver d’avantages importants, ou même pire, de s’exposer à la double imposition, au refus de remboursements de droits de douane et aux inefficiences opérationnelles.